Savoir, penser, rêver, tout est là. Victor Hugo

LA VALETTE-ÉDITEUR

Le nœud de pomme

Ève Chambrot

...Je rentre dans la marquise et note mes impressions dans un petit carnet, une habitude que j’ai prise depuis quelque temps. La deuxième écluse s’annonce, qui signifie pour moi la fin de l’enchantement. J’aimerais rester là, continuer à naviguer avec J. dans les odeurs de fioul et de tabac à rouler, en regardant l’écume sortir de l’hélice et les remous mourir en diagonale vers la rive.

Mais s’il me tolère aujourd’hui en passager clandestin, je ne suis pas sûre que J. m’aimerait à demeure en trublion de sa solitude.

En tout cas, j’essaie de bien me tenir pour conserver une chance qu’il m’invite à nouveau.

L’écluse se rapproche, la balade en aller simple se termine et je distingue déjà la silhouette de l’ami qui vient me chercher, penché au-dessus du pont pour assister à mon arrivée.

À nouveau se mettre bien dans l’axe, franchir les lourdes portes et leur forêt de crémaillères, rester coincés au fond pendant de longues minutes puis monter lentement vers la lumière.

Cette fois, puisque je quitte le navire, j’ai dû sortir avec J. sur le plat-bord et je ne suis pas rassurée, les murs défilent le long de mon visage, il ne s’agirait pas d’éternuer.

Le bord du quai arrive à hauteur de mes yeux puis descend très vite, le voilà qui passe devant mes genoux, je suis empêtrée, je ne sais pas quand sauter, faut-il attendre qu’on soit exactement à niveau ?

J’hésite comme quand on arrive en haut d’un escalator, J. se marre, il m’embrasse rapidement et me pousse entre les omoplates, voilà, c’est fait, je quitte la péniche comme je m’y suis présentée, en trébuchant d’une façon peu élégante.

Je me retrouve sur le quai avec la sensation d’y avoir été parachutée, les jambes molles et l’équilibre incertain. L’éclusier est hilare : c’est la première fois qu’il voit ça, quelqu’un qui fait du bateau-stop…

Ça vous arrive souvent ? Je dis que non, c’est la première fois, et je m’éloigne, un peu étourdie, vers la voiture où D. m’attend en fumant toutes portes ouvertes. J’attache ma ceinture en silence. D. regarde le nœud de pomme posé sur mes genoux et me dit : « Qu’est-ce que c’est que ce truc ? » Je lui réponds en souriant : ...